les habits neufs de l’empereur

J’ai eu le gout de la peinture parce que je suis tombé dedans étant enfant. lorsque j’étais devenu littéralement amoureux d’un tableau de Vernet, vous savez, le peintre de marines.

L’achat (ruineux à l’époque pour mon porte-monnaie ) d’une reproduction n’ayant pas comblé mon désir de posséder « la chair » du tableau –je veux dire les coups de pinceau, les empâtements et les traces des regrets  qui font véritablement la matière du tableau , j’ai voulu le reproduire, persuadé – avec raison-  que la seule manière de bien comprendre un artiste, est de le copier.

Curieusement, personne ne perçoit le mal terrifiant et silencieux de la société moderne que l’extraordinaire utilisation qui est faite aujourd’hui de la parole conformiste.

Dans les temps anciens, rien ne rendait les élites plus fières d’elles-mêmes que leur dédain pour la pensée commune, préfabriquée et orthodoxe.

Les aristocrates étaient fiers de pouvoir penser différemment des autres classes de la société parce qu’ils pensaient par eux-mêmes, et agissaient selon leurs gouts et leur intuition. Ce n’étaient pas des marchands d’art qui dictaient les appétences qu’ils devaient avoir, mais leur intelligence et leur sensibilité.

Pratiquement, ils se fichaient d’ »avoir raison » ou d’être dans l’erreur : ils connaissaient d’instinct la relativité de ces notions.

De toute évidence aujourd’hui un homme  devrait s’avouer fou avant  d’oser remettre en cause le dogme  de l’art contemporain. Je vous renvoie sur ce sujet aux remarquables analyses de Jean Clair ou de Nathalie Heinich.

D’ailleurs je ne crois à la sincérité de personne dans cette histoire-là. C’est le conte d’Andersen, « Les habits neufs de l’empereur », ou les courtisans n’osent pas dire au roi qu’il est nu.

Mais il y a une chose qui est infiniment plus absurde que de faire semblant d’adorer des œuvres que l’on aime pas, pour penser comme il faut, c’est de se rendre volontairement aveugle à des créations sublimes mais qui sont passées de mode.

C’est de laisser prospérer en toute impunité la tricherie  et la boursouflure.  C’est d’organiser un système absolu d’exclusion pour les tableaux d’un certain genre. Toute tentative faite en dehors des principes ou des habitudes de l’Académie est rejetée.

Quand leurs grand pères au siècles derniers rejetaient les impressionnistes ils croyaient en l’art au moins ! Ils se passionnaient pour des œuvres, et avaient le droit de se tromper. Il y avait de la conviction, du mouvement, de la vie. Et on pouvait croire encore à un art jeune, plein d’espérances et de vie.

Aujourd’hui  je n’estime pas que cent mille œuvres contemporaines valent une seule icône et je  donnerais toutes les splendeurs des palais nationaux pour une seule prière un seul élan de miséricorde devant un humble ex-voto .

D’accord, c’est vrai que ce n’est pas d’aujourd’hui, comme dit Céline dans Bagatelles pour un massacre « C’est toujours le toc, le factice, la camelote ignoble et creuse qui en impose aux foules, le mensonge, toujours ! Jamais l’authentique «.

Le Bon goût bourgeois, c’est-à-dire l’une des plus indéracinables superstitions humaines, a réussi à faire taire tous ceux qui proposaient d’autres voies que l’art vulgaire et stupide prescrit par la pauvreté intellectuelle et le snobisme des élites qui avaient pris le pouvoir en Europe et dans le monde.

la culture contemporaine est une assignation à résidence, elle signifie que personne n’est autorisé à la discuter sous peine de passer pour un indigent de l’esprit.

Permettez-moi je vous prie, comme eux, de prendre de la distance avec cette pensée dominante.

Au moins L’Inquisition n’a pas la honte d’avoir produit une société qui fait une idole de Jean-Michel Basquiat.

Avec persistance depuis cinquante ans cette pensée a expulsé les ambitions de l’esprit et les idéaux de la beauté que représentaient les écoles classiques

Même si l’idéal de ces hommes était tout simplement l’idéal d’un homme commun, il tutoyait le sublime par la seule caractéristique d être précisément un idéal.

Cette répudiation des grands mots et grandes visions a fait naître ou accompagné une connivence de petits hommes dans les élites, et derrière elle naître une race d’hommes petits dans les domaine des arts qui les suivait comme les chiens suivent, la nuit, la hideuse marche d’Hécate.

le résultat de tout cela n’est que le règne absolu et sans partage de la médiocrité.

Le trait le plus saillant de cette horde c’est la haine du beau, sous quelque forme qu’il se présente. Une haine de corse, auprès de laquelle les autres haines sont des taquineries

Laborieusement les difformités invraisemblables, des énormités hideuses, tout ce qui est matière à dégoût, horreur et épouvante, a été inventé ou dépeint par les grands artistes du siècle et imposé à la niaiserie du public.

Ce n’est pas impunément qu’on adore le laid et qu’on s’adonne aux trivialités; tôt ou tard l’aberration du système entraîne la dégradation du métier.

Risibles et primitives peintures que les garçons de bureau auraient refusées aussi, mais moins sérieusement, moins solennellement que les messieurs Prud’homme des critiques d’art et des directions culturelles.

Je ne suis pas là pour faire un procès à l’art moderne, je ne les accuse pas de déni de justice, d’abus de pouvoir, d’injustice criante, de faux en écritures publiques !

Vous pensez que c’est bien leur droit comme dépositaires de saines doctrines, des traditions et des bienséances de l’art, de rejeter dans l’ombre des productions les dévergondages de sentiment et de forme. Ils sont libres de produire quoi que ce soit qu’ils comme du Rauschenberg,. Ils sont libres d’écrire que Damien Hirst est un dieu incarné.

Je ne conteste à personne le droit d’aimer ce qui est faux, niais, ridicule ou déteint, et de l’appeler génie. C’est à chacun de choisir et de décider; il n’existe aucune puissance d’extermination contre ça.

Mais il est aussi permis de contester cette banqueroute frauduleuse qui sera jugée par l’histoire.

Et s’il peut être pardonné leurs erreurs aux marchands d’art et aux artistes, puisqu’il faut bien vivre y compris de l’imbécillité des autres,  les élus, les collectionneurs, eux, sont impardonnables parce qu’ils n’ont même pas l’excuse du gagne-pain !

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